Ses initiales d'abord... JRH: une référence discrète à cet auteur culte (non sans raison), Jean-René Huguenin (notice wikipédia) - auquel la sympathique toute nouvelle revue Raskar Kapac a consacré son premier numéro, publiant des extraits de ce qui aurait dû être le deuxième roman de Huguenin).

JRH: «Je rends heureux», c'est ainsi que ses amis surnommaient Jean-René Huguenin (F.Mauriac, préface au Journal de Huguenin); rien de tel avec mon propre personnage de Jean-René Hunebelle...

Dans la première version de La Grande Panne (cf. mon premier billet sur ce blog) le personnages de Nathanaël jouait un rôle différent: instituteur dans une petite ville de province, il subissait la panne avec sa famille. Dès lors que, dans la nouvelle version, ce personnage était reconnecté à l'île de Sein, sur laquelle il n'y a pas de coupure, il ne pouvait plus servir de «témoin» de ce que représentait la panne dans la vie quotidienne des Français.

Comme mon principe d'écriture fonctionne par chapitres courts centrés sur un personnage donné, je n'avais pas non plus la possibilité de dérouler des récits de la panne un peu partout en France. L'idée d'un journaliste «envoyé spécial» était la solution la plus satisfaisante pour ces récits.

Mais j'ai eu pendant très très longtemps un souci avec ce personnage et ses articles. Pour tout dire, c'est la toute dernière chose que j'ai réglée dans le livre, en juillet 2015. Jusqu'à cette dernière version, Le Journal (imprimé au plomb pendant la panne) était monté par un conglomérat de patrons de presse, ceux des quotidiens français. Ils choisissaient de confier à Jean-René Hunebelle les reportages de la «der»:

« Dirigeants de l’ensemble des quotidiens nationaux et régionaux d’information représentant un total de près de neuf mille journalistes, nous avons dû composer une équipe particulièrement réduite pour ce Journal. Dès le début, nous nous sommes mis collectivement d’accord sur la nécessité de choisir un grand reporter qui n’aurait d’autre mission que de parcourir la France et de raconter ses habitants durant cette période particulière que va vivre notre pays. Notre choix s’est porté sur Jean-René Hunebelle. Après sept ans à Libération, où il a notamment couvert la guerre du Kosovo, puis la deuxième guerre d’Irak, il est devenu grand reporter au Monde, journal pour lequel il a ramené des reportages de très nombreux pays. Prix Albert-Londres, Jean-René Hunebelle signera donc tous les jours le grand papier de la « der », cette page 8. »

Or, pour plein de raisons qu'il est inutile de détailler ici, j'avais envie de railler quelque chose du style journalistique: dès le début, j'ai donc écrit les articles de Hunebelle avec ce ton un peu improbable, avec force points d'exclamation et une sorte de sottise de bon aloi...

À plusieurs reprises, mon éditeur m'a fait remarquer qu'il était impossible de donner ce style un rien «too much» à ce journaliste tel que je le présentais...

C'est lors de ma dernière discussion avec mon éditeur, de passage en France en juillet 2015 et alors que le livre était fini, que j'ai eu cette idée de changer totalement ce qu'était le Journal, et faire de Hunebelle un petit patron de presse d'un groupe spécialisé, qui n'écrit pas vraiment, et qui prend une forme de «revanche» en lançant un titre là où tous les quotidiens classiques sont paralysés.

Dès lors, son style assez particulier est cohérent: il se retrouve dans une position qu'il a finalement toujours rêvé d'avoir, celle d'un «vrai» journaliste, et il en fait des tartines... Mon problème narratif était réglé.

Un dernier mot. Dans les premières versions du livre (j'y ai renoncé avant d'avoir modifié le personnage de JRH), le roman ne se finissait pas sur le retour au flash-back du capuchon. Il y avait une scène finale, un tout dernier article du Journal, écrit par Hunebelle. J'aime bien ce dernier papier, ce qu'il raconte des rapports entre la fiction et le réel, mais finalement j'ai décidé de le supprimer parce que je n'étais pas totalement prêt à assumer le choc identitaire qu'il révélait (déjà que Hadrien Klent, ce n'est pas vraiment moi, si en plus c'était lui...). Mais bref voici comment finissait La Grande Panne:

« C’est fini. C’est la Libération. Comment ne pas penser à ce qu’ont vécu nos parents, nos grands-parents, en août 1944, quand, lentement puis sûrement, le territoire français a été récupéré à la barbarie de l’envahisseur ? Comment ne pas se sentir frissonner quand on voit la joie collective lors de l’annonce officielle, les embrassades fraternelles, le sentiment d’apaisment, la fin de la peur ?

Et l’onde sonore lors de la reprise du courant : les gens qui s’exclament, qui s’esclaffent, qui s’esbaudissent, et tout qui brille à nouveau. Et ce podium, dressé en quelques heures sur la place du Colonel Fabien, avec ces musiciens qui jouent à nouveau avec leurs ampli, ces corps de parisiens et de parisiennes qui s’agitent si fort d’être libérés, qui dansent comme un culte vaudou rendu au dieu électrique.

Et pourtant ? De quoi avions-nous été privés ? De l’électricité : plus précisément de tout ce qui nous donne accès à la société de consommation, au triomphe de la modernité, aux machines, à l’électronique, au numérique, à toutes ces béquilles qui ont transformé l’homme et l’ont rendu esclave

J’ai aimé, vous ne pouvez pas imaginer combien j’ai aimé ces jours, ce que j’ai vu, ce que j’ai eu à raconter. J’ai aimé avoir cette page huit, vous emmener chaque jour quelque part. J’ai aimé être journaliste. Mais j’arrête. Je devrais écrire : et j’arrête. J’arrête, je renonce au journalisme. Tout simplement parce que je ne pourrai plus jamais couvrir un évènement d’une telle intensité, j’aurais toujours envie de comparer : une guerre au Darfour ne me semblera n’être qu’un conflit de plus, un attentat ne sera que des morts, un tremblement de terre un caprice de la nature. Plus jamais je verrai une société qui, tout entière, est obligée de réagir, de s’adapter, de se réinventer.

Et aussi parce que le réel m’a tellement transporté, m’a tellement bouleversé ; parce que je sais que je n’ai jamais été, en vous délivrant mes petites chroniques, ne serait-ce qu’à la hauteur de sa cheville. Ce n’est pas moi, le problème : un autre n’aurait pas fait mieux. Le problème, c’est le réel. Je le regarde, le réel, et je suis tout désemparé : comment mes malheureux quatre mille cinq cent signes pourraient ne serait-ce qu’approcher un petit peu la complexité du monde ? Il m’en faudrait trois fois plus, au moins, pour faire le récit juste du regard apeuré que m’a lancé ce cadre croisé à la Défense. Quatre fois plus pour le geste fataliste de ce grand noir qui tirait puis poussait la porte du Franprix autrefois automatique. Dix foix plus pour ces mots entendus le long de la « ligne 4 » du métro parisien, cette étrange procession de piétons sur le boulevard de Sébastopol descendant de leurs trains au diésel arrivés gare du Nord. Et ainsi de suite.

Voilà pourquoi, en même temps que paraît cet ultime numéro du Journal  tiré au plomb, je change de vie. Je continuerai à écrire, bien entendu, mais ce ne pourra être que de la fiction. Seule la fiction permet d’être honnête. Les silences, ce que je cacherais dans mes livres, c’est que ça n’aura pas eu lieu ; cela changera de : ça a eu lieu et je n’ai pas la place de le raconter. Je ne serai que dans le vrai, en choisissant le faux. C’est mieux : pour mes lecteurs ; et pour moi.

Et, dorénavant, je signerai de mon véritable nom :

Hadrien Klent. »